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Pour qui sait l’oeuvre sculptée de Gérald Martinand et a pu suivre l’évolution depuis quelque vingt années, les dessins qu’il réalise voilà assez peu ne laisseront pas de l’étonner. En ceci d’abord qu’ils ne semblent guère devoir à son expérience de sculpteur, ni rappeler de façon significative ses sculptures, qu’ils ne sont pas des " dessins de sculpteur ". En ceci encore qu’ils mettent fin à une longue éclipse, puisqu’il faut remonter au tout début de son activité pour que celle-ci nous offre des dessins, fort différents d’ailleurs. Il y a donc là une aventure nouvelle qui se court indépendamment, et l’événement de leur réalisation assez soudaine et nombreuse constitue proprement un avènement. Non plus des volumes réels à instaurer dans l’espace du monde, mais un champ blanc à peupler, d’un même mouvement à découvrir et à inventer, avec d’autres moyens, une autre expression, une autre liberté. Et cependant, la même confiance initiale dans les ressources du matériau : ici les encres, ailleurs le bois, le fer, la pierre.

Autre matière, autre effusion, autre extase matérielle. Mais cette fascination de la matière ne s’exerce que lorsqu’un puissant intérêt nous immerge en elle et, pourrait-on dire, nous infuse en elle, et le regard, une fois en présence des relevés témoins de cette expérience pénètre dans un maquis qui se recrée, s’approfondit et s’enrichit autant qu’il y erre et s’y enfonce un peu plus. Alors tout se passe comme si la vue produisait le visible et l’animait en de multiples formes qui se multiplient encore et encore en se faisant et se défaisant, en passant les unes dans les autres, en s’inventant les unes les autres. Et ceci tient à ce que le dessin au cours de son exécution relève plus de la méditation que de la préméditation. Rêves d’encre, rêveries matérielles : les noces de la matière et de l’esprit y sont indéfiniment célébrées. Pour qui sait rêver la matière est toujours animée et inépuisable, " Un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres " (Nerval). Et cette profusion, cette prodigalité sont de l’esprit et de la matière : l’imagination ne se lasse pas plus de concevoir que la matière de fournir, Il y a du possible dans le réel qui fait éclater le réel donné, imposé par l’usage et que révèle l’imagination. Ces dessins manifestent l’éviction de la réalité immédiate, son retournement, son dépouillement, et sa redécouverte là tout est sensible. Et lorsqu’il advient que la réalité représentée soit convoquée par fragments, elle ne l’est que par procuration photographique (collages) ou par empreinte. L’imagination féconde le réel en s’emparant de quelques aspects prélevés dans sa représentation commune pour les dévoyer et les renvoyer à la réalité des métamorphoses et des soulèvements impudiques de la matière, de la vie et des corps.

Si l’aléa règne il ne gouverne pas, il propose mais ne dispose. Il est le pourvoyeur (pour voyeur) infatigable de possibles que la nécessité intérieure à l’acte créateur accueille ou rejette, associe ou dissocie dans un ensemble instable à la recherche de son accomplissement.

Un peu comme pour la vie : de la nécessité greffée sur du hasard. Certains dessins sont comme autant de coupes à vif dans une réalité en métamorphose qui font apparaître et individualisent plus distinctement telle ou telle forme : visage, corps, etc. Certains autres sont comme des plans ou des cartes de quelque lointain intérieur, de jardins cérébraux à la végétation étrange et familière. Tous sont comme des anamorphoses mentales à travers lesquelles se poursuit une méditation sur le peu et le plein de réalité, sur la versatilité des formes, d’où se dégagent à la fois un sens tragique de l’informel et une amoureuse dérision de la précarité des formes, de leur insistance obstinée à tenter toujours de se reformer et de se maintenir - avant de retourner au néant.

Dans " Méthode de méditation " Georges Bataille écrit : " Je pense comme une fille enlève sa robe. A l’extrémité de son mouvement, la pensée est l’impudeur, l’obscénité même. "

Avec ses moyens propres Gérald Martinand me semble capter le reflet de cette pensée dans la matière, et nous dévoiler comme un mauvais présage, la nudité de la matière, l’obscénité des formes.

Bernard CABURET
Mars 1978

Après avoir rencontré par l’intermédiaire de son ami Guyon, André Breton et le groupe parisien (1964), ce théoricien fonde à Lyon, avec Guyon, le groupe L’Ekart. En 1970, B.C. participe à un Jeu de mai sorte de "dérive simultanée" qui se déroule parallèlement dans plusieurs villes et qui débouche sur un Jeu de la jetée d’ombre, jouet poétique réalisé collectivement par tout le groupe lyonnais; avec G.-H. Morin, il concevra ensuite, dans le même esprit, un Plan géo-mental de Lyon. En 1975, il est un des organisateurs de l’exposition Armes et bagages (Lyon), consacrée au thème du sabotage des mécanismes de la "société des loisirs". Depuis 1970, il participe aux activités du groupe " BLS " (Bounoure), apportant entre autres une importante contribution au recueil La civilisation surréaliste. (1976). Dans ses textes individuels, B.C. se penche notamment sur le langage et sur les rapports ambigus qu’entretiennent les mots avec leur(s) sens. P.K.
Bibl. — 557, 558.

Revues — Bulletin de liaison surréaliste, Surréalisme.

Dictionnaire Général du Surréalisme et de ses environs sous la direction d’Adam Biro et de René Passeron Presses Universitaires de France.

Bernard Caburet est l’auteur de la monographie sur Raymond Roussel, éditions Seghers, collection Poètes d’aujourd’hui. Il disparaît prématurément des suites d’un cancer en décembre 1981, à 39 ans.