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ARTISTE POLYMORPHE AU DÉSERT DES TARTARES Soient deux points : une tête de frêne travaillée de multiples protubérances, décousues, recousues dun bariolage clabaudeur ; des mégalithes de corten où les seuls viscères apparents, par une excroissance sur le premier et une échancrure du cinquième, ne sont que contrepoint à la nudité lisse du métal qui se dresse. La droite qui les réunit décrit la tension caractéristique de loeuvre de Gerald Martinand. Elle en indique langle et la singularité. En parallèle se dessine la ligne de base de lémotion que je retrouve intacte devant ces géants et ces nains que nous avons tant admirés, et qui maccueillent devant lallée et le jardin. Les ronces sy enchevêtrent, le chèvrefeuille sy appuie, mais la rouille dont ils se sont fait une compagne nen aura pas davantage raison que la dérision et le sombre mais vert humour qui saccrochaient à leur présence naissante, amère, forte et définitive comme une prose de Baudelaire Les têtes de frêne, bien que choisies pour leur force intrinsèque, ne sont jamais laissées en létat mais totalement retravaillées il les badigeonne de couleurs crues, les macule de graffiti... Une forme organique, une prolifération animale avait déjà, par la sculpture, fait basculer le bloc de frêne. Le dessin qui sy rajoute, contrariant ses masses et sa nature déjà double, en fait une parcelle de cette maladie quest le monde conscient. Ainsi progresse une composition autant morale que plastique. Linaltérable Le sculpteur, prenant à rebrousse-poil le plaisir, et refusant de laisser parler le matériau à sa place - car il doit suivre ce que lui dicte son dégoût -, réintroduit la gangréne de lhumain, celle de lart, à tout prix, fût-ce celui dune certaine beauté. Puisque ce sacrifice là est le moderne malheur. Polymorphe : il pratique linox, le corten, - linaltérable - son regard se remplit de plaisir au spectacle de la rouille. Il admire une tôle de récupération qui se défend de la décrépitude comme un quasi alliage. Il aime le bois, le bronze, et se réjouit den briser laura par son coloriage. Expert en patines, il enseigne à ses élèves de ne pas polir, de laisser brut. Sil admire un visage dAfrique taillé en quatre plans, il introduit parmi ses cercles et orbes de fer colorié des faces lunaires moulées, enluminées. Martinand, sculpteur a récemment exposé des dessins. Outre leur énergie chatoyante, on est porté à y voir, comme pour certaines sculptures métalliques de taille réduite, la projection de monuments vivants, assemblages de corps tels ceux de Rodin, dune Hourloupe complexe et acérée. Ils me semblent un creuset où la rigueur constructive qui portait lexpressionnisme des premières compositions de métal entre en résonance avec la surcharge qui met en question les oeuvres récents, tout en expérimentant une place donnée de nouveau à la figure. On peut y reconnaître le fruit de la fréquentation constante, autant quadmirative de ce baroque que lItalie laissa à la Maurienne et que sa richesse même, paradoxalement, a pu faire négliger. Cette fin de siècle, cet or et ces couleurs dans les montagnes, confrontés à ce fort perdu où lon peut voir encore les veilleurs inutiles du Désert des Tartares : voilà le lieu mental où se transmue, une oeuvre de haute altitude, une ligne ouverte. Jean PLANCHE Artension numéro 19. Jean Planche, collaborateur régulier des revues Artension et lOeuf sauvage. Textes édités notamment par Autrement ("La pureté "), luniversité de Saint-Etienne (" Logique des traverses ").
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