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UVRES MONUMENTALES DE GÉRALD MARTINAND Les deux uvres commentées, - " Condition paradoxale " et " Duplex ", - sont situées dans le Parc public de la Cerisaie, 25 rue Chazière, Lyon 4e. " Condition paradoxale " présente un rectangle solidement bâti, et dont lun des côtés se prolonge en axe vertical rentrant dans le sol. Dans le grand cadre vide ainsi exposé, un grouillement de fils de fer et de ressorts tordus constitue un nuage dont la consistance et la structure sopposent au grand cadre. Même si lagrégat informe se développe, nous sommes face à un néant. Quant à la rouille qui ronge entièrement la sculpture, on ne sait sil faut linterpréter comme une mort annoncée ou comme la présentation dune couleur originale Cette uvre est un écran mort, un panneau daffichage dont il ne reste que le socle et le cadre, linformation et la machine diffusant linformation sétant ratatinées . La limite du cadre est abolie. " Duplex ", une uvre galvanisée et taggée, sexprime avec des moyens très proches de ceux utilisés précédemment. Nous retrouvons la notion de cadre, dans lequel le grouillement de fils de fer vient sinscrire sans brouiller pour autant la structure. Seulement, cette agitation est en développement. Une sorte de boîte allongée, aux proportions dun petit cercueil, déglutit par ses endroits brisés tout un fourmillement de viscères. Ici, les cadres explosés se multiplient et semblent pousser lun dentre eux vers le haut, dans un triomphe spontané, comme sur les stades quand un joueur vient de marquer un but. Ces deux uvres sont bâties avec des éléments hybrides, ou plutôt dont le sculpteur a cherché à renforcer lhétérogénéité. Dun côté, des formes géométriques régulières et palpables, cest-à-dire une entité " classique ", persistent dans leur être, et, de lautre, se développe une agitation confuse, dont lidentité ne peut être appréhendée que par lil, - la main ne pouvant pas suivre les complications de cet agrégat. Nous sommes en présence dune véritable mise en scène du conflit entre les esthétiques baroque et " classique ", celle-ci étant réduite à une solide géométrie. Ordinairement, ces deux factures sont toujours imbriquées. Lorsque Heinrich Wölfflin*, par exemple, établit cette distinction, il prend toujours soin dindiquer quil sagit de nuances, que les artistes passent insensiblement de lune à lautre dans une même uvre, mais que, pour les besoins de lexplication, il utilise des concepts qui séparent ce qui est mélangé dans la réalité. Ici, lartiste paraît renforcer lopposition conceptuelle pour traiter la matière selon les lois pures de lintellect : il en résulte une uvre où le géométrisme classique et le baroque restent chacun dans leur essence et sont, malgré tout, juxtaposés. Mais lopposition est elle-même réfléchie par le sculpteur. Les termes ne sont pas fortuitement côte à côte, leur proximité est parlante. On a toujours limpression que le baroque vient brouiller les lignes régulières, voire quil se tient dessous, ou à lintérieur. Dès la moindre saignée, les viscères dégoulinent. LEternité de la facture mathématique est endommagée par la temporalité inhérente du baroque qui rend compte de la mouvance de la réalité. Ainsi, ces deux uvres proposent un mouvement de dégradation, ce que lon pourrait appeler une " chute ". Cette impression est renforcée par la manière dont le néant investit lensemble de ces sculptures. A chaque fois, nous sommes en présence de cadres ne contenant rien, sauf un vide où prospère linforme. A première vue, ce grouillement négateur de la structure est une dégradation. Mais dans un second temps, cette impression laisse place au sentiment que lagitation informe est bien plutôt du côté de la vie, de la naissance, en dépit de son apparence peu agréable. La structure géométrique classique est trop inerte pour contenir la vie, le dégoulinement chaotique devient alors lélément positif, cest lui qui ose se moquer du géométrisme en sinstallant à côté de celui-ci pour le nier. Ainsi, les cadres pompeusement robustes semblent annoncer un message fort, alors quils contiennent seulement un grotesque amas de ferraille rabougrie dénonçant leur vacuité, pour ne pas dire leur stupidité ! La plastique se développant contre la rigidité, luvre devient le lieu dun affrontement entre une forme figée et lironie dune non-forme en mouvement. De ce point de vue, " Condition paradoxale " et " Duplex " nous présentent une naissance par débordement, une sorte de génération spontanée, dautant plus que la séparation entre les deux factures est toujours bien marquée. Martinand ne cherche pas à déduire le mouvement à partir de limmobilité. Il sagit de deux tendances distinctes, sans rapport dialectique ni dans un sens ni dans lautre. Le mouvement ne naît pas de limmobilité et limmobilité ne résulte pas de la cessation de mouvement. Par son utilisation caricaturale de lesthétique " classique " dont il ne reste que des bribes endommagées, luvre se donne comme un vestige où prolifèrent des réalités complètement différentes des traces qui perdurent en raison de leur incroyable solidité. Mais ces vestiges artificiels teintés dironie déclenchent un vertige. Tout comme chez Hubert Robert**, les résidus de " squelettes " sur-dimensionnés sont habités par le vide. La contemplation de ces uvres où un monde disparaît, opère une destruction de notre existence. Le spectateur est entraîné dans une sorte dépreuve de ce quil pense et croit. Auprès de ces sculptures, nous sommes plus ou moins contraints de nous redéfinir, comme en proie à un doute sur la valeur de notre fierté, de ce que nous croyons éternel, de ce que nous prenons pour la vie, de limportance de notre moi. Nous retrouvons ici, sous une forme différente, la dimension éthique de Gérald Martinand. Cette fois, la sculpture interroge nos certitudes, leurs faiblesses, leurs tromperies, leur sauvagerie effrénée. Ces uvres, avec ces cadres crevés et ces grouillements insensés de fils, sont des tamis dans lesquels, si nous nous laissons porter, nous passons en entier, pour être filtrés. Notre regard ne suit pas des volumes, ne rencontre pas un miroir réfléchissant, il se sent happé dans un néant qui déracine ce que nous tenions pour principe. Il ne reste pas grand chose de nous une fois que nous avons traversé ces cadres à la fois morts et ouverts sur le monde. Rodolphe PERRIN
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